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jeudi 15 juillet 2010

[14 juillet] Le défilé du 14 juillet, un grand moment de télé (Libération)

Un grand moment de télévision. Ce défilé du 14 juillet, marqué par la présence de contingents des anciennes colonies d'Afrique, s'est déroulé en présence de 12 chefs d'Etat africains, dont les noms ont été écorchés par les présentateurs des deux chaînes françaises qui retransmettaient en direct l'évènement. «Monsieur Amadi Timani Touré»... Ainsi apostrophé par une journaliste de France 2, qui lui a ensuite donné du «Monsieur le président du Mali», plus prudemment, Amadou Toumani Touré a été baptisé «AT» par TF1, alors que son surnom comporte en fait ses trois initiales, «ATT».

Il a beaucoup été question, dans les commentaires et les questions posées aux experts militaires français, de la contribution des contingents africains dans les forces de maintien de la paix des Nations unies. Pas question de parler des répressions sanglantes menées par les armées du Togo ou du Cameroun, en 2005 et en 2008, contre les populations qu'elles sont censées défendre, ou de la guerre, encore récente, en Côte d'Ivoire. Aucune question, non plus, sur la traque aux militants d'Al-Qaeda, dans le désert malien... De l'Unité des méharistes du Ménaka, venue du Mali, on retiendra surtout, sur TF1, qu'elle est venue «sans ses chameaux, à notre grand regret».

Laurent Gbagbo, le chef d'Etat ivoirien, n'a pas voulu venir ? «On met ça entre parenthèses, c'est un jour de fête», assène France 2. Et puis, il a quand même envoyé son ministre de la Défense : voyez, l'officiel là-bas, tout au bout de la rangée, avec des lunettes dorées. Les chefs d'Etats africains, eux, se sont assis de part et d'autre du président français. Pour résoudre le casse-tête protocolaire, on a décidé de les aligner par ordre d'ancienneté au pouvoir. Edifiant résultat : les plus indéboulonnables, Paul Biya (Cameroun) et Blaise Compaoré (Burkina Faso) ont eu l'honneur de siéger à droite et à gauche de Nicolas Sarkozy, tandis qu'Idriss Déby (Tchad) et Denis Sassou Nguesso (Congo Brazzaville) ont occupé les secondes places, des deux côtés.

Alors qu'Idriss Déby était présenté comme un "vrai chef de guerre" et Abdoulaye Wade (Sénégal) comme un "sage en Afrique, un faiseur de paix", personne n'a cru bon de rappeler qu'Amadou Toumani Touré, qui réussit l'exploit (à l'échelle de l'Afrique) de vouloir s'en aller à la fin de son mandat, en 2012, est aussi un ancien militaire, l'un des rares à avoir jadis rendu le pouvoir aux civils, après un coup d'Etat «démocratique». Interrogé en même temps qu'Abdoulaye Wade, ATT a quand même pu glisser un mot, pour souligner «le courage politique indéniable» de Nicolas Sarkozy, en tant que puissance invitante des «troupes africaines, héritières des troupes noires d'hier». Moins reconnaissant, Ali Bongo, le chef d'Etat gabonais, a trouvé que «l'hommage était mérité et attendu».

Toutes ces premières dames, sur lesquelles les caméras ne se sont guère attardées, et dont on a manqué les atours chamarrés, étaient parquées sur le côté. Chantal Biya, sous sa lourde perruque rousse et longue robe bleue, ne cachait pas sa joie d'être postée aux côtés de Carla Bruni, plus sobre en petite robe noire. La femme du président français a plus volontiers prêté son oreille à son autre voisine : Madame Compaoré lui a en effet raconté que la pluie diluvienne, tombée pendant le défilé, était «signe de chance en Afrique».

Enfin, clou du spectacle : le défilé des contingents africains s'est déroulé par ordre alphabétique, pour ne pas faire de jaloux. Ont donc ouvert la marche les amazones du Bénin, des femmes soldats aux nuques rases, avant le Burkina Faso en grande tenue rouge et bleue, le Cameroun en treilllis, puis la Centrafrique avec «une tenue spécialement fabriquée par une usine française pour le défilé». Après le Congo Brazzaville en beige, le Gabon en treillis, tout est allé très vite et on a perdu le fil. Les caméras sont restées longtemps sur le contingent du Tchad, tout en blanc et Kalachnikovs en main, les commentateurs continuant de regretter l'absence de chameaux maliens. Tant pis pour le Sénégal et le Togo, à peine aperçus.

[INJUSTICE] En situation régulière, une Ivoirienne passe deux nuits en rétention (Lyon Capitale)

Une femme d’origine ivoirienne a été conduite au Centre de rétention administrative de Saint-Exupéry le mardi 6 juillet alors qu’elle était titulaire d’un titre de séjour. Un retropédalage de la préfecture vient de mettre fin à une semaine ubuesque.

Esther (nom d’emprunt), se souviendra de ce séjour en France. Titulaire d’un titre de séjour britannique, elle a été arrêtée au domicile de sa cousine à laquelle elle rendait visite. Placée en garde à vue, elle a ensuite été retenue deux nuits au centre de rétention. Retour sur un emballement policier et administratif qui aurait pu mener à l’expulsion d’une personne en règle.

De nationalité ivoirienne, Esther est mariée à un français installé en Grande-Bretagne. Bénéficiant du statut « membre de famille de l’Union européenne », elle est en possession d’un titre de séjour qui figure dans son passeport. Sur conseil de son mari, Esther, qui est aujourd’hui enceinte de 3 mois et demi, se rend en France pour des rendez-vous médicaux. Elle est hébergée chez une cousine résidant à Bron. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’elle lui rend visite à cette cousine et n’a jamais rencontré le moindre problème.

Ce 5 juillet, le séjour français tourne au cauchemar. Esther débarque à l’aéroport de Saint-Exupéry, se plie aux contrôles de la police de l’air et des frontières (PAF), comme il est d’usage. Tout se passe normalement et pour cause, étant titulaire d’une carte de séjour britannique, elle est tout à fait en droit de circuler librement au sein des 27 Etats de l’Union européenne.

Considérée comme sans-papiers

Le 6 juillet, à 8 heures, la police sonne à la porte. L’enfant de la cousine d’Esther ouvre et la police entre dans l’appartement. Esther est emmenée par la police qui lui passe les menottes et la place en garde-à-vue, faisant fi de la régularité de ses papiers. Après huit heures de détention, Esther est placée au Centre de rétention administrative de Saint Exupéry. Huit heures pendant lesquelles, Esther, enceinte, n’a reçu, dit-elle, ni eau ni nourriture en ce jour d’alerte orange à la canicule. L’enfant est placé auprès de l’Institut départemental de l’enfance et de la famille, sa mère ne le récupérera que le lendemain.

Esther, elle, restera au CRA deux nuits et une journée avant d’être assignée à résidence par le juge des libertés dans l’attente d’une remise aux autorités britanniques décidée par la préfecture. Motif invoqué : Esther n’a pas de visa, donc pas de papiers en règle. Mais quoi de plus normal pour une personne qui est considérée par le droit communautaire comme ressortissante de l’Union européenne*. Martin (nom d’emprunt), le mari d’Esther, se précipite dans le premier avion en direction de Lyon pour soutenir sa femme.

La préfecture fait machine-arrière

« Une histoire rocambolesque » résume à la barre Marie-Noëlle Fréry , l’avocate d’Esther, qui est pourtant coutumière de ce genre d’affaire. « C’est la première fois que je vois tant d’acharnement sur une personne ».

Le marathon judiciaire a duré toute la journée du vendredi 9 juillet. Le matin, lors de l’audience du tribunal administratif, la préfecture insistait sur la situation irrégulière d’Esther sans plus d’explication. Suite à une première audience au tribunal administratif, Marie-Noëlle Fréry demande immédiatement un référé liberté, ce qui suspend le jugement. L’après-midi, juste avant l’audience du référé liberté, la préfecture annule l’arrêté de remise aux autorités britanniques. Se rendant compte de sa bévue, elle semble vouloir éviter le camouflet. Or, outre les privations de liberté infligée à Esther, c’est le fait que la police détienne toujours le passeport de l’intéressée qui préoccupe désormais l’avocate. La préfecture doit le restituer d’elle-même. Interpellé par Maître Fréry, puis par le juge, l’émissaire de la préfecture s’engage lors de l’audience à restituer son passeport à Esther. Le juge n’a donc pas statué sur le référé liberté. L’affaire est enfin bouclée, le couple soulagé.

La préfecture a capitulé mais n’a pas voulu l’avouer " analyse Catherine Tourier, militante de RESF. “La préfecture a conclu par une petite mesquinerie. Elle a demandé à Esther d’aller chercher son passeport au CRA, là où elle a été enfermée sans raison ”. RESF rapporte qu’en allant récupérer son passeport au CRA, Esther a croisé deux autres personnes qui venaient juste d’être relâchés. Elles étaient titulaires de titres de séjour mais italiens cette fois-ci. Des rétentions au CRA qui, comme celui d’Esther, semblent tout aussi injustifiées.

[14 juillet] Défilé : la communauté africaine entre fierté et impatience (France-info)

Treize dirigeants des quatorze anciennes colonies africaines de la France étaient les invités de l’Elysée, afin de marquer le cinquantième anniversaire de l’indépendance de leurs pays. A l’occasion du défilé de la fête nationale du 14 juillet, des troupes africaines ont descendu l’avenue des Champs-Elysées. Et parmi la foule, des membres de la communauté africaine ont partagé leur point de vue sur cet événement qui a suscité une vive polémique.

Invitation exceptionnelle. Ce choix de Nicolas Sarkozy a suscité de nombreuses critiques, bien avant que les troupes ne descendent à pied l’avenue la plus célèbre du monde. Certains y ont vu "l’expression d’une nostalgie coloniale". La Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH) est montée au créneau : "Ce ne serait pas le moindre des paradoxes qu’à l’occasion de la célébration des valeurs de la République, celles-ci soient bafouées par la présence de tortionnaires, dictateurs et autres prédateurs des droits de l’Homme"
Parmi les spectateurs Africains ou d’origine africaine, les avis étaient comme le ciel : partagés, voire orageux

Pour beaucoup, c’était leur premier défilé. A l’image de Moussa. Il espérait croiser son cousin venu de la République Centrafricaine pour descendre les Champs-Elysées. Il arrivera trop tard. Parmi la petite bande d’étudiants gabonais qui ont fait le déplacement depuis Toulon, cette première est un peu teintée d’amertume. Les mots sont choisis et le ton vibre d’une colère rentrée. A l’image du ciel parisien, dans lequel retentit le tonnerre.


Moussa Sinclair rêve de retourner en République Centrafricaine pour y travailler. Mais il reproche aux dirigeants africains de ne pas faire ce qu’il faut pour attirer les entrepreneurs originaires du pays (0'42")



Entre les gouttes, Ghislain Moudsinga confie ne pas être de ceux "qui applaudissent de voir les troupes africaines venir défiler en France. La France continue à avoir les velléités de son passé glorieux, à conserver la mainmise sur ces pays ex colonisés. Il faut tourner la page et traiter d’égal à égal et ne plus avoir des relations de paternalisme comme au bon vieux temps", réclame cet étudiant en droit originaire du Gabon.


Pour Ghislain Moudsinga, le coup d’Etat au Niger est un exemple récent de l’influence de la France (1'17")



Moins d’interventionnisme politique et militaire, une meilleure aide au développement. Sans parler de l’enterrement de la "Françafrique". Ces Africains ou français d’origine africaine rêvent de voire leurs pays s’émanciper vraiment. En 1960, la "zone franc" absorbait 40% des exportations de la France ; ses échanges avec la même zone représentent moins de 2,0% de son commerce extérieur maintenant, souligne l’Elysée. Il y avait 25.000 soldats français en Afrique francophone en 1960. Il y en a maintenant moins de 5.000, dans une poignée de pays - Djibouti, Gabon, Sénégal, Tchad, Côte d’Ivoire. Signe qu’une nouvelle dynamique est en marche ? Le scepticisme domine encore parmi le public...

[14 juillet] La présence de soldats africains choque certaines ONG (Le Progrès)


Décidément, plus rien de ce que décide le Président ne se fait sans polémique. Le défilé militaire du 14-Juillet n'y a pas échappé hier. Les troupes des anciennes colonies françaises de l'Afrique sud-saharienne y tenaient la vedette mais aussi le feu des critiques : des ONG ont dénoncé la possible présence de « criminels » dans les contingents africains du défilé. Des faits aussitôt démentis par le ministre la défense Hervé Morin qui a affirmé qu'il n'avait « aucune indication de la sorte ». « Est-ce qu'on imaginerait que le Royaume-Uni demande au président américain de venir commémorer à Londres l'indépendance des Etats-Unis » (obtenue en 1776) ? », interroge Francis Kpatindé, ancien rédacteur en chef de l'hebdomadaire Jeune Afrique, né il y a 54 ans au Dahomey, actuel Bénin.

Ce porte-parole d'un organisme international à Dakar, s'exprimant à titre strictement personnel, n'a pas non plus apprécié de voir des chefs d'Etat africains au pouvoir depuis 23 ou 28 ans entourer le président français, à la tribune. « La plupart des dirigeants africains convoqués à Paris n'incarnent pas l'Afrique de l'espoir, l'Afrique des Lumières, l'Afrique de la démocratie », selon lui.

La veille, en recevant ses hôtes africains, Nicols Sarkozy avait déjà justifié l'invitation faite à ses homologues et le défilé de leurs troupes, face aux multiples critiques. Il s'était défendu de toute « nostalgie coloniale », soulignant au contraire « l'injustice et les erreurs » de cette période. « C'est le lien du sang que nous célébrons », a-t-il écrit dans un message aux participants du défilé.

Treize pays africains francophones, invités d'honneur à l'occasion du 50e anniversaire de leur indépendance, étaient néanmoins invités pour suivre le défilé, arrosé par moments d'une pluie battante.

4 400 hommes ont défilé au total ainsi que 269 véhicules, 241 chevaux et cavaliers, 82 motos, 79 avions et 38 hélicoptères. Les militaires engagés sur les théâtres d'opérations extérieures, à commencer par l'Afghanistan, étaient notamment présents. Les familles des soldats morts ou blessés au combat étaient conviées et Carla Bruni-Sarkozy est allée les saluer. Le président a salué les soldats blessés en service au Liban, en Afghanistan et à Djibouti.

Nicolas Sarkozy a pris un bain de foule avant de regagner l'Elysée, où il a reçu à déjeuner, avec son épouse, douze Français « méritants » - cinq femmes et sept hommes - ainsi que leurs conjoints, venus d'horizons très divers, professionnels et géographiques. Pour la première fois, ce défilé n'a pas été suivi par la traditionnelle garden-party à l'Elysée, annulée cette année par mesure d'économies. C'est toujours une polémique en moins à gérer pour le Président.

[GABON] Tenue correcte exigée dans les administrations (Courrier International)



Un récent décret oblige les fonctionnaires et les usagers des services publics à porter une tenue vestimentaire décente. Reste à savoir si tout le monde peut se l’offrir et si les priorités ne sont pas ailleurs.

n Conseil des ministres, les autorités gabonaises viennent de s’engager par décret sur la voie d’une mini-révolution. L’accès aux services publics est désormais subordonné à une “tenue correcte”, qui commence par le port de chaussures de ville. Les autorités s’attaquent ainsi aux mœurs des fonctionnaires et des usagers de l’administration publique, en instaurant un code vestimentaire : port du costume, de l’ensemble tailleur, de la veste, du boubou cérémonieux ou de la saharienne pour les hommes. Robe, ensemble pagne, tailleur-jupe, tailleur-pantalon, boubou cérémonieux ou simple jupe chez les femmes. Si le chemisier de ces dames est toujours toléré, il ne doit en revanche plus être décolleté.

On ne verra donc plus, dans les services publics, ces décolletés à vous couper le souffle dont on se demandait s’ils étaient portés pour séduire le patron ou un collègue ! Une chose est sûre, cette forme d’exhibitionnisme n’améliorait en rien la qualité de service attendue par les usagers… On peut considérer que la gent féminine est davantage visée par cette mesure. Ces dernières années, le continent africain vit comme une épidémie la recrudescence du port de tenues courtes, voire très courtes, adopté par les femmes – une mode importée par le biais des séries télévisées latino-américaines.

La décision du Conseil des ministres concernant l’habillement est plutôt courageuse. Mais le fait qu’elle frappe indifféremment fonctionnaires et citoyen ordinaires risque de créer quelques problèmes, notamment dans les provinces. Il ne faudrait pas que l’application stricte de cette disposition prive certains citoyens, notamment les paysans, de leur droit d’accès aux services publics. Chez les hommes, seuls les amateurs de jeans et baskets devront refaire leur garde-robe s’ils ne veulent pas être mis à l’index. C’est la seconde fois que le nouveau pouvoir de Libreville prend une décision touchant directement aux mœurs et aux habitudes des Gabonais.

La première fois, il s’agissait d’interdire l’ouverture des maquis [bars] et autres débits de boissons au-delà de 22 heures. Cette fois encore, il y aura quelques grincements de dents, mais la pilule passera. La stratégie du pouvoir, si c’en est une, relèverait cependant du divertissement et de la diversion si d’autres mesures plus profondes n’étaient pas prises. N’y a-t-il pas des problèmes plus urgents à résoudre au sein de l’administration nationale que cette question presque futile de l’habillement ? Et les conditions du travail, le matériel, la corruption ? Au-delà de l’emballage, donc, il y a la question de la qualité des services, celle du rendement et la moralité des agents. Pour être crédible, le président Ali Bongo doit apporter des réponses claires à ces questions dont la résolution aurait autrement plus d’incidences sur le développement du pays.

dimanche 4 juillet 2010

[SOCIETE] La révolte des Chinois de Belleville (Le Figaro)


C'était le 20 juin dernier. Une grande première : près de 10 000 immigrés asiatiques défilent dans les rues de Belleville. Les jeunes, qui portent des tee-shirts proclamant leur attachement à ce quartier de la capitale, demandent à la France de les protéger. (Fanny Tondre)
Chinatown-sur-Seine est en ébullition. De nombreuses associations d'immigrés de ce quartier multiethnique de la capitale sont mobilisées contre des bandes qui les détroussent et les terrorisent. Reportage dans une communauté qui ne veut plus être discrète et qui réclame justice.

Longtemps, ils ont préféré le silence. Puis, tout à basculé. Les Chinois de Belleville sont descendus dans la rue. Pour la première fois, la communauté étrangère la plus discrète de la capitale a choisi la pleine lumière. Le 20 juin 2010, plus de 10 000 personnes, majoritairement d'origine asiatique, se sont rassemblées pour protester contre l'insécurité qui gangrène le quartier. Sur les banderoles déployées et les tee-shirts édités spécialement pour l'occasion, de nombreux slogans consensuels imprimés sur fond bleu-blanc-rouge:«Sécurité pour tous», «Belleville quartier tranquille», «Halte à la violence » ou encore « J'aime Belleville».Pacifique mais tendu, le cortège, dont l'ampleur sur le boulevard de la Villette a autant surpris ses organisateurs que les pouvoirs publics, a finalement dégénéré en affrontements avec les gendarmes mobiles, alors que les manifestants commençaient à se disperser. Comment en est-on arrivé là?

En fait, cela fait plusieurs années que les Chinois, de leurs propres aveux, subissent la loi des bandes ultraviolentes qui écument les quatre arrondissements de Belleville (Xe, XIe, XIXe et XXe). Mais le point de non-retour a été franchi dans la nuit du 1er au 2 juin 2010, à l'occasion d'un mariage au restaurant Le Nouveau Palais de Belleville, un des lieux emblématiques des grandes fêtes de la communauté chinoise de Paris et de sa banlieue. Alors que les invités commençaient à partir, vers minuit, cinq personnes ont été agressées coup sur coup par des jeunes des cités voisines qui les attendaient à la sortie. L'enjeu? Voler les enveloppes rouges qui, traditionnellement, contiennent les sommes d'argent en espèces offertes aux invitants.


Au moment de la dispersion de la manifestation du 20 juin 2010, des affrontements ont opposé les forces de l'ordre à de jeunes Chinois qui tentaient d'empêcher le vol à l'arraché d'un sac à main. (Fanny Tondre)
Au moment de la dispersion de la manifestation du 20 juin 2010, des affrontements ont opposé les forces de l'ordre à de jeunes Chinois qui tentaient d'empêcher le vol à l'arraché d'un sac à main. (Fanny Tondre)

Devant la violence des attaquants, le garde du corps chinois d'un commerçant, qui portait une arme à feu, aurait poursuivi l'un des agresseurs présumés, le blessant de deux balles dans les jambes, avant d'être arrêté par la police, puis écroué. De son côté, le jeune voleur blessé a été hospitalisé, puis, selon la rumeur, relâché. Un geste qui a provoqué un véritable électrochoc à Belleville. «Je suis vraiment triste et je ne comprends pas comment tout cela a pu arriver, assure, très émue, la soeur du tireur présumé.Mon frère est quelqu'un de très calme. Jamais il n'aurait fait cela s'il n'avait pas cru sa propre vie ou celle d'un proche vraiment menacée.» Héros qui s'est enfin dressé contre la violence, pour certains, victime d'un système injuste, pour d'autres, ou tête brûlée, le garde du corps est devenu le symbole d'une communauté à bout de nerfs.

«C'est l'agression de trop dans une atmosphère de plus en plus délétère entre communautés, explique un policier de Belleville, spécialiste de l'immigration chinoise. Cela fait des mois que plusieurs associations asiatiques tirent la sonnette d'alarme auprès des services de police et des représentants de la Ville et de l'Etat. En vain. Dans ce contexte, des jeunes issus de la diaspora chinoise ont diffusé via internet des propos hostiles à l'encontre des populations maghrébines et afro-antillaises, assimilées de façon générale aux agresseurs qui s'en prennent aux Chinois. Il est plus que temps de trouver des solutions. Belleville est en ébullition.»

Derrière les néons des restaurants, les petites boutiques bruyantes et les tables accueillantes des cafés de la rue de Belleville, où les bobos s'efforcent de retrouver le Paris rêvé de Mistinguett et de Ménilmuche, l'image d'Epinal du quartier multiculturel et ouvert commence à se fissurer. Pourtant, dans la chaleur suffocante de ce début d'été, chacun s'efforce de tenir le même discours et joue la carte de l'apaisement. La consigne semble être la même:«Ne pas dresser une communauté contre une autre ni stigmatiser qui que ce soit. Il faut vivre ensemble, Français et immigrés», comme le martèle Zhao Yunang, porte-parole de la puissante Association des Chinois résidant en France, à l'origine de la manifestation du 20 juin. Mais, quand la nuit tombe sur le Belleville des ruelles et des places désertes, la tension remonte brusquement.

«En France, il n'y a pas de justice pour les victimes»

«Nous n'en pouvons plus, tout simplement. Il faut que la police fasse son travail, explique Weiming, un commerçant qui vient d'ouvrir une nouvelle enseigne dans l'une des nombreuses rues traversantes du quartier. Cela fait des années que les Chinois, mais aussi les autres habitants, sont victimes d'agressions de plus en plus violentes. Nous vivons dans la peur. Il faut que cela s'arrête. La manifestation du 20 juin a été exemplaire. Mais, à la fin du cortège, un jeune a essayé de voler un sac à main. Alors, certains se sont défendus et l'ont livré aux forces de l'ordre qui, sans réfléchir à la situation, ont utilisé des gaz contre les Chinois tout en laissant partir le voleur. Ce n'est pas normal que ceux qui pourrissent la vie du quartier s'en tirent en toute impunité. Il n'y a pas de justice en France.»

Une impression partagée par de nombreux Chinois. Au point que des rumeurs de création d'une milice d'autodéfense circulent actuellement dans le quartier. Un peu comme en 2001, quand, après l'agression mortelle d'un Chinois de Belleville par des bandes venues des cités de l'Orillon (XIe) et de Rébeval (XIXe), la presse communautaire avait spéculé sur la mise en place de groupes de protection.

«Il faut vraiment garder la tête froide, assure Donatien Schramm, à l'origine de l'association culturelle Chinois de France, Français de Chine. Ces histoires de milices ne sont que des rumeurs. A mon avis, l'explication de la situation par des critères ethniques ne tient pas du tout. Ce qui est vrai, en revanche, c'est que les Chinois constituent une proie idéale pour des bandes de jeunes désoeuvrés, de plus en plus mobiles et organisés. Les voleurs cherchent d'abord de l'argent facile, c'est tout. Ils ne ciblent pas les Chinois parce qu'ils sont Chinois. Il ne faut pas tout confondre. Il n'y a pas de guerre ethnique à Belleville.»

Reste que les bandes ont bien étudié le profil de leurs victimes. Pourquoi, en effet, s'en prendre plus particulièrement aux Chinois? Ils comptent tout simplement sur le fait que, certains étant en situation administrative irrégulière, ils n'ont pas de compte en banque et reçoivent leur salaire en espèces. Sans papiers, ils ne vont pas non plus prendre le risque de porter plainte auprès de la police... Si l'on ajoute la barrière de la langue, la méconnaissance des lois françaises et les cadeaux en argent liquide offerts traditionnellement pour les fêtes, les voilà placés au rang de victimes idéales que l'on peut dépouiller presque sans risque. Ainsi, à quelques heures d'intervalle le même jour de la semaine dernière, entre 4 h 45 et 7 heures du matin, pratiquement en face du bar Le Vieux Saumur, rue de Belleville, un couple, puis une jeune femme, tous d'origine chinoise, ont été agressés à coups de boules de pétanque, puis détroussés par la même bande.

Face à la violence, les maires s'avouent démunis


«Il n'existe pas de statistiques fiables du nombre d'agressions », constate Frédérique Calandra, maire (PS) du XXe arrondissement, qui a participé à la manifestation du 20 juin et lancé, avec les trois autres maires des arrondissements de Belleville, un comité de pilotage avec la communauté chinoise. Elle explique:«Mais il est clair que les Chinois sont victimes d'une délinquance opportuniste. Je ne crois pas au caractère raciste des agressions. Le plus important désormais, c'est de résoudre la question de l'accès au droit et de favoriser la compréhension du système de l'administration et de la justice en France. Dans le cas du phénomène de bande, il est évident que nous manquons d'outils judiciaires adaptés. Il faudrait imaginer des peines de substitution à la prison pour les délinquants, comme des travaux d'intérêt général ou un éloignement du quartier. Mais, pour l'heure, nous sommes démunis.»

Un sentiment d'impunité qui contribue à envenimer la situation. D'autant plus que la communauté chinoise de Belleville ne parle pas d'une seule voix. Plus d'une quarantaine d'associations de commerçants ou rassemblant des acteurs de la vie culturelle tentent d'établir un dialogue. Et les pouvoirs publics ont parfois du mal à identifier le bon interlocuteur. «Mais tout va changer, promet Weiming. Nous avons l'intention de porter plainte systématiquement après chaque agression. Et nous allons créer une fondation pour les victimes. Maintenant, plus personne ne pourra nier le problème.» Le temps du mutisme est révolu.

[COTE D'IVOIRE] Présidentielle, une Arlésienne (Libération)


La population comme la communauté internationale se lassent du report récurrent du scrutin par le chef de l’Etat, Laurent Gbagbo, dont le mandat a pris fin en 2005. Par THOMAS HOFNUNG


La scène s’est déroulée récemment à Abidjan, au siège de la mission des Nations unies en Côte- d’Ivoire, l’Onuci. L’un des membres annonce à son chef sa décision de quitter le pays, après plusieurs années de bons et loyaux services. «Je vous comprends, réagit le Sud-Coréen Young-Jin Choi. De toute façon, il n’y aura jamais d’élection ici.» Boutade ou véritable découragement d’un haut fonctionnaire qui serait lui-même sur le départ, pour la Somalie dit-on ?

Plus de trois ans après la signature des accords de Ouagadougou (Burkina Faso) entre le président ivoirien, Laurent Gbagbo, et le chef des ex-rebelles, Guillaume Soro, l’échec est patent. L’ex-colonie française est dirigée par un chef de l’Etat dont le mandat a officiellement expiré en octobre 2005 et par un Premier ministre dont la seule légitimité repose sur les armes. L’Onuci, dont la mission consiste à «accompagner» le pays vers les élections, «fait du surplace», déplore l’un de ses agents. Et le «facilitateur», le président burkinabé, Blaise Compaoré, évoque ouvertement la fin de sa mission…

Mercredi, le Conseil de sécurité de l’ONU s’est dit «profondément préoccupé par les retards que continue de subir le processus électoral», appelant les parties ivoiriennes «sans plus de retard» à publier la liste électorale et à annoncer la date de l’élection présidentielle. En février, Gbagbo avait dissous la Commission électorale indépendante (CEI), l’accusant de fraudes. Depuis, une nouvelle commission a été formée, mais le processus traîne. Et les partisans du chef de l’Etat évoquent avec insistance le désarmement des combattants et la réunification administrative du pays comme préalables aux élections. Au risque de retarder un peu plus la tenue du scrutin.

Ubuesque. La Côte-d’Ivoire est victime d’un curieux phénomène : plus les protagonistes de la crise appellent à des élections «le plus rapidement possible», moins celles-ci se rapprochent - une situation ubuesque qui entretient une atmosphère délétère à Abidjan, où l’on évoque la circulation d’armes dans les quartiers. Depuis des mois, le pays vit au rythme du processus d’identification de la population, suivi de l’inscription des électeurs et, aujourd’hui, d’interminables vérifications de la «liste électorale provisoire», liées à des accusations de manipulations.

Qui a le droit de voter ? C’est la question la plus sensible en Côte-d’Ivoire, un pays régi par le droit du sang, où au moins le quart des habitants est d’origine immigrée. Le camp présidentiel soupçonne l’opposition, en particulier le leader du Nord, Alassane Ouattara, de fraudes. Mercredi, le Premier ministre, Soro, a assuré qu’une nouvelle date pour les élections tant attendues serait annoncée «dans quelques semaines». «Gbagbo sent bien qu’il lui sera difficile d’évoluer sur la scène internationale au-delà d’octobre», veut croire un diplomate sur place. Celui que les rebelles avaient tenté de déposer, en septembre 2002, aura alors achevé son «mandat cadeau», comme on dit à Abidjan. «Après la Coupe du monde de football qui a occupé les esprits en Côte-d’Ivoire, on va entrer dans la saison des pluies. En août, on fêtera le cinquantenaire de l’indépendance… Octobre est vite arrivé», prophétise un observateur étranger.

«Deal». En apparence résignés, les Ivoiriens montrent des signes d’impatience. Ces derniers mois, plusieurs mouvements sociaux ont éclaté. Depuis le début de la crise, l’Etat est toujours parvenu à payer les salaires des fonctionnaires et le port tourne à plein régime, notamment pour exporter les fèves de cacao, dont le pays reste le premier producteur mondial. Mais les investisseurs, tout comme les touristes, se font rares. La pauvreté augmente à vue d’œil. Les routes se dégradent, et nombreux sont ceux qui cherchent à quitter le pays. C’est le cas de ces étudiants de l’université de Cocody, à Abidjan, qui ne disposent d’aucun débouché professionnel. «A force de reculer, un pays finit par rencontrer son passé», écrivait récemment l’éditorialiste Venance Konan, stigmatisant le grand bond économique en arrière de son pays.

L’opposition non armée hésite sur la conduite à tenir. En mai, les jeunes «houphouétistes» (du nom du «père de la Nation», président de 1960 à 1993) - les militants du PDCI (Parti démocratique de Côte-d’Ivoire) et du RDR (Rassemblement des républicains) - avaient prévu une grande marche à travers le pays pour demander des élections. Mais, quelques jours avant la manifestation, leurs dirigeants ont tout annulé, suite à des entretiens bilatéraux confidentiels avec le chef de l’Etat. Un «deal» a-t-il été passé au sein de la «bande des trois» : Laurent Gbagbo, Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara ? Ce revirement de dernière minute entretient la suspicion à Abidjan, et décrédibilise un peu plus l’opposition.

Les jeunes militants de ces partis ont très mal réagi à cette annulation. Mais ils se sont soumis. «Les partis sont verrouillés par les leaders, analyse un bon connaisseur de la scène locale. Ce sont eux qui ont l’argent, les jeunes ne peuvent rien faire sans eux.» C’est l’un des principaux problèmes auxquels doit faire face le pays : l’absence de relève politique. Déposé par un coup d’Etat, en 1999, Bédié désire ardemment réparer cette injustice de l’Histoire. Exclu des élections pour «défaut d’ivoirité», Ouattara veut enfin pouvoir se mesurer aux électeurs. Quant à Gbagbo, il affirme souhaiter, en cas de victoire, mettre en œuvre le programme pour lequel il avait été élu en 2000. Chacun a une revanche à prendre, et le pays marche à reculons.